L'IA et les deux antinomies de la question du travail selon Luc Ferry.
- Franck Negro

- 25 mars 2025
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Dernière mise à jour : 18 janv.
Dans le chapitre de son ouvrage IA : Grand remplacement ou complémentarité, consacré aux impacts de l’intelligence artificielle sur l’emploi et le marché du travail, Luc Ferry résume avec clarté les termes du débat. Celui-ci prend en réalité la forme de deux antinomies, ou plus précisément de deux thèses qui s’affrontent au sens kantien du terme, lesquelles ne se situent d’ailleurs pas sur le même plan d’analyse. Il s’agit, d’une part, d’une question de fait : allons-nous, oui ou non, vers la fin du travail salarié, remplacé par des intelligences artificielles ? D’autre part, d’une question de droit : une telle évolution constituerait-elle une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Ces deux questions opposent ainsi deux camps et donc deux thèses antagonistes, ce que désigne précisément le terme "d’antinomie".
Du point de vue de la question de fait, on trouve d’un côté ceux qui estiment que l’IA n’aura quasiment aucun impact sur l’emploi, et de l’autre ceux qui considèrent qu’elle aura des effets conséquents — pour ne pas dire désastreux — provoquant une vague de chômage technique sans précédent dans l’histoire humaine. Si l’on se place désormais du point de vue de la question de droit, la ligne de fracture se déplace : certains voient dans la fin du travail une évolution souhaitable, tandis que d’autres y discernent une "véritable catastrophe".
Selon Ferry, c’est par la question de fait qu’il convient de commencer, afin d’examiner ensuite la question de droit. Il entreprend donc d’analyser les arguments de ceux qui défendent la thèse de la continuité avec les révolutions technologiques passées, et de ceux qui, au contraire, soutiennent l’idée d’une rupture radicale, considérant l’IA comme une révolution d’un genre entièrement nouveau.
Ce qui ressurgit avec les développements récents de l’IA et l’hypothèse de l’avènement prochain d’une intelligence artificielle générale (AGI), dont les capacités cognitives seraient largement supérieures à celles de l’être humain — Elon Musk estimant que cette étape pourrait être franchie avant 2030 —, c’est la question de la fin du travail. Celle-ci avait déjà été largement débattue par Jeremy Rifkin dans La fin du travail (1995), publié quelques années avant la décision du gouvernement socialiste d’instaurer la semaine de 35 heures. Rifkin reprendra et approfondira cette thèse dans La nouvelle société du coût marginal zéro (2014), en alertant sur l’automatisation croissante du travail liée à l’usage toujours plus massif de l’intelligence artificielle. Cette perspective semble aujourd’hui, dans une certaine mesure, validée par des entrepreneurs tels que Elon Musk ou Sam Altman.
La question de fait sur les impacts de l’IA sur le travail. — Il convient donc de commencer par l’examen des thèses avancées par ceux qui considèrent que la fin du travail et l’automatisation généralisée d’une large part des tâches et des professions relèvent d’une chimère. Selon eux, l’IA produirait, au pire, des effets comparables à ceux des révolutions industrielles précédentes et, au mieux, des effets bénéfiques sur la productivité, la croissance et, par conséquent, sur la création d’emplois.
L'IA aura peu d'effet sur la productivité du travail: Le premier argument consiste à soutenir que les gains de productivité engendrés par l’IA seraient trop faibles pour produire des effets significatifs sur l’emploi. Un économiste comme Daron Acemoglu, professeur au MIT et coauteur avec Simon Johnson de Pouvoir et progrès, estime qu’ils ne dépasseraient pas 0,5 %. Cette estimation est toutefois contestée par d’autres travaux, notamment ceux de McKinsey ou de Goldman Sachs.
Il existe peu d'emplois entièrement automatisables: Le deuxième argument avance que le nombre de professions intégralement automatisables serait en réalité très limité. C’est la position, par exemple, de Philippe Aghion, économiste et coprésident de la Commission Intelligence Artificielle.
L'IA s'inscrit dans la continuité des révolutions industrielles précédentes: Le troisième argument repose sur l’idée que la révolution de l’IA s’inscrirait dans la continuité des révolutions industrielles précédentes. Elle obéirait à la logique de la « destruction créatrice » théorisée par Joseph Schumpeter. Comme toute révolution technologique, l’IA détruirait certains emplois et certains métiers, mais en ferait émerger de nouveaux, conduisant, in fine, à une création nette d’emplois. Cette position est notamment défendue par Philippe Aghion dans son rapport IA. Notre ambition pour la France, remis au gouvernement le 15 mars 2024.
L'IA générative va disparaitre: Un quatrième argument soutient que l’IA générative serait vouée à disparaître. Deux chercheurs en intelligence artificielle, Yann Le Cun et Thomas Wolf, estiment en effet que les modèles de langage de grande taille (LLM) n’existeront plus d’ici cinq ans. Ils seraient remplacés par une IA dite « représentative », capable de prendre en compte le contexte, dotée de mémoire et de capacités de planification. Un tel scénario renforcerait l’idée d’une non-fin du travail, l’IA générative n’ayant pas eu le temps de produire des effets majeurs sur la productivité.
À ces partisans de la continuité historique et de la non-fin du travail s’opposent ceux qui estiment, au contraire, que nous allons assister à une accélération massive de l’automatisation, conduisant à un monde littéralement « sans travail ». Ils avancent plusieurs contre-arguments majeurs à l’encontre de la grille d’analyse schumpétérienne:
Même les emplois peu automatisables le deviendront: Ils soutiennent d’abord que l’IA pourra remplacer des emplois jusqu’ici considérés comme peu automatisables. La distinction classique entre tâches routinières et non routinières est remise en cause. Des économistes comme Daniel Susskind soulignent que les systèmes d’IA actuels apprennent par eux-mêmes et accomplissent des tâches autrefois jugées non automatisables, y compris dans les domaines créatifs.
Il n'y a pas que la productivité qui compte: Ils contestent ensuite l’idée selon laquelle seuls les gains de productivité compteraient. Plusieurs études mettent en évidence des gains significatifs liés à l’IA générative, susceptibles de se traduire par des suppressions massives d’emplois, dans la mesure où il serait possible de produire autant, voire davantage, avec moins de main-d’œuvre.
La révolution de l'IA est différente des précédentes: Ils estiment également que la révolution de l’IA diffère profondément des précédentes. Rien ne garantit que les emplois détruits seront compensés par de nouveaux métiers. L’IA affecte désormais des activités jusqu’alors réservées aux humains, telles que l’intelligence ou la maîtrise du langage, et doit être pensée dans un contexte mondialisé qui rend obsolètes les cadres d’analyse hérités du passé.
L'IA représentative ne ferait qu'aggraver la situation: Enfin, ils considèrent que l’IA dite « représentative » ne ferait qu’aggraver la situation. La disparition annoncée de l’IA générative repousserait simplement le problème, des systèmes plus puissants, dotés de mémoire et de capacités de planification, étant susceptibles d’élargir encore le champ des tâches automatisables. Certains ajoutent que les techniques de Retrieval Augmented Generation (RAG), en adaptant des modèles généralistes à des contextes spécifiques, pourraient multiplier les cas d’usage et accélérer encore l’automatisation des métiers.
La question de droit et l’hypothèse de la fin du travail. — Imaginons maintenant, comme le suggèrent Sam Altman et Daniel Susskind, un monde dans lequel la quantité de travail disponible ne représenterait plus que 20 à 30 % de ce qu’elle est aujourd’hui. À quoi ressemblerait un tel monde ? Que feraient nos enfants et nos petits-enfants ? Et surtout, comment devons-nous les y préparer ? Ces interrogations inédites appellent des réponses dès à présent. Une question fondamentale se pose alors : un monde sans travail, où une large part de la production de biens et de services serait assurée par des machines, serait-il souhaitable ? Deux positions s’affrontent une fois encore. Les uns estiment que les humains seraient enfin libérés de l’obligation d’exercer des emplois souvent subis, concevant le travail comme une forme d’aliénation. Les autres jugent qu’un tel monde constituerait une catastrophe, le travail étant, selon eux, une catégorie anthropologique fondamentale donnant sens à l’existence humaine.
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