Le solutionnisme technologique ou l'innovation sans changement.
- Franck Negro

- 22 mars 2023
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 18 janv.
La notion de « solutionnisme technologique » s’impose dans le débat public à partir de 2014, à la suite de la publication de l’ouvrage Pour tout résoudre, cliquez ici du chercheur américain d’origine biélorusse Evgeny Morozov. Elle désigne la tendance — ou la croyance — selon laquelle les innovations technologiques et la révolution numérique (big data, algorithmes, intelligence artificielle, etc.) permettraient de résoudre l’ensemble des problèmes écologiques, sanitaires, éducatifs, économiques et sociaux. Elle se caractérise par une foi quasi mystique dans le pouvoir salvateur du progrès technologique et de l’innovation.
Dans un ouvrage de vulgarisation consacré au vocabulaire du numérique, Isabelle Compiègne illustre parfaitement cette notion à travers des assertions paradigmatiques de l’idéologie technosolutionniste :
"Les logiciels de justice prédictive permettront de désengorger les tribunaux ; la réussite de la transition énergétique est conditionnée à la transition numérique ; le décrochage scolaire, les inégalités scolaires, les difficultés d’orientation… disparaîtront grâce aux innovations technologiques ; les contenus terroristes sur les réseaux sociaux seront éradiqués avec les progrès réalisés en machine learning, etc."
Fortement associé aux entreprises technologiques américaines de la Silicon Valley, le solutionnisme technologique — ou technosolutionnisme — se caractérise par trois traits fondamentaux, qui cristallisent une forme contemporaine d’idéologie dont la genèse peut être retracée, comme le rappelle l’historien François Jarrige, aux débuts mêmes de la révolution industrielle :
La foi dans l’innovation technologique: Le solutionnisme technologique repose sur l’idée que, pour chaque problème économique, social, écologique ou sanitaire, il existerait une solution d’ordre technologique. Plus encore, il suppose que l’approche technologique d’un problème est d’emblée préférable à toute autre approche, qu’elle soit politique, sociale, économique ou même philosophique.
Le réductionnisme idéologique: Le solutionnisme technologique réduit la complexité des problèmes contemporains — pollution, émissions de carbone, maladies, santé publique, insécurité, éducation, justice — à des solutions d’ordre strictement technologique. Benjamin Pajot rappelle, dans une étude consacrée à ce sujet, que le Manifeste écomoderniste, publié en 2015 par le Breakthrough Institute, illustre parfaitement cette approche. Ce texte, qui a rencontré un certain succès auprès des investisseurs et des innovateurs de la Silicon Valley, postulait que l’enjeu climatique devait être envisagé avant tout comme un défi technologique. Une telle perspective, en évacuant du champ d’analyse toutes les autres dimensions d’un problème donné, tend à verrouiller le débat démocratique en le confinant à un cercle restreint d’experts et d’ingénieurs. En d’autres termes, le solutionnisme technologique contribue à dépolitiser la gestion des enjeux sociétaux et à réduire les questions de politiques publiques à de simples problèmes techniques, prétendument neutres sur le plan idéologique.
La croyance en la neutralité de la technique: Troisième caractéristique fondamentale du technosolutionnisme : la croyance en la neutralité et l’objectivité des techniques. Celles-ci seraient supposées constituer le moyen le plus sûr de résoudre les problèmes de manière impartiale et sans parti pris. La neutralité axiologique serait garantie dans la mesure où ce ne serait pas la technologie elle-même, mais uniquement son usage, qui déterminerait ses effets positifs ou négatifs.
Ce dernier point est notamment souligné par Claire Legros dans un article paru dans Le Monde le 22 mars 2023. Avec le géographe Renaud Duterme, auteur de Nos mythologies écologiques, elle montre que le discours technosolutionniste tend, en réalité, à conforter le statu quo des modèles de production et de consommation. Il laisse entendre qu’une rupture technologique imminente suffirait à résoudre l’ensemble de nos problèmes environnementaux. En ce sens, le technosolutionnisme peut être interprété comme une forme contemporaine de climatoscepticisme.
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