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Les caractéristiques du monde de la technique à l’époque pré-moderne selon Jacques Ellul.

  • Photo du rédacteur: Franck Negro
    Franck Negro
  • 15 janv.
  • 13 min de lecture

Dernière mise à jour : 15 janv.

À titre d’information préliminaire. – J’ai présenté, dans un autre article de ce blog, les six caractéristiques du monde de la technique telles que magistralement théorisées dans l’un des ouvrages les plus importants de la philosophie de la technique au XXᵉ siècle : La Technique ou l’enjeu du siècle (Economica, 2008). La lecture de Jacques Ellul (1912-1994), auteur aujourd’hui largement sous-estimé, est à mon sens indispensable pour qui veut comprendre – pour reprendre une expression d’un autre grand auteur de la philosophie de la technique, Gilbert Simondon (1924-1989) – le mode d’existence des objets et des systèmes techniques à l’époque contemporaine, et plus particulièrement le mode d’existence des systèmes d’intelligence artificielle. Ces derniers gagneraient d’ailleurs à être qualifiés de systèmes socio-techniques, afin de ne plus être présentés sous une apparence de neutralité illusoire, et d’insister davantage sur les reconfigurations et transformations sociales qu’ils produisent inévitablement.

 

Pour présenter de façon plus exhaustive les caractéristiques du monde de la technique tel que le décrit Jacques Ellul à l’époque moderne et contemporaine, ainsi que son rôle dans la transformation des sociétés, il eût fallu le présenter en regard de ce avec quoi il rompt, c’est-à-dire l’époque pré-moderne. C’est en mettant en exergue les caractéristiques du monde de la technique telles qu’elles existaient avant l’avènement de notre modernité qu’il est, par ricochet, possible de mettre en lumière la singularité et l’originalité du fonctionnement du monde de la technique aujourd’hui.

 

La Technique ou l’enjeu du siècle a été écrit au début des années 1950 et publié pour la première fois en 1954, soit à un moment où la France et l’Europe étaient en train de sortir progressivement de la période d’après-guerre, et de moderniser leurs systèmes de production et leur industrie sur la base de méthodes d’organisation du travail et de la production industrielle largement héritées du modèle taylorien-fordiste, qui avait émergé aux États-Unis au début du XXᵉ siècle. Les taux d’équipement des ménages français et européens (automobile, appareils ménagers, réfrigérateur, lave-linge, etc.) allaient ainsi rejoindre ceux des États-Unis, tandis que ce que l’on appelait déjà la société de consommation était en train de se généraliser.

 

Si nous n’en sommes alors qu’aux prémices de la révolution informatique, les entreprises commencent déjà à entrevoir, dès le début des années 1950, tout le potentiel que pourrait leur apporter l’usage des ordinateurs, tandis que ces derniers n’ont pas encore tout à fait quitté le monde des laboratoires et des universités. C’est dans ce contexte qu’apparaissent les premiers constructeurs de calculateurs électroniques (UNIVAC) et mécanographiques (IBM, Bull, BCR), et que sont commercialisés, en 1951, les premiers ordinateurs commerciaux, comme le Ferranti Mk1, l’UNIVAC I et les premiers ordinateurs IBM. Il s’agissait de reproduire, dans le monde des services et des administrations, ce que l’on avait réussi à faire dans le monde de l’industrie avec le développement de l’organisation scientifique du travail de Frederick Winslow Taylor (1856-1915) et d’Henry Ford (1863-1947) : améliorer la productivité du travail des cols blancs.

 

Quelques années plus tôt (1942), Asimov avait présenté ses trois lois de la robotique — première tentative de formalisation de principes éthiques fondamentaux, qui anticipaient déjà le fameux problème de l’alignement en éthique de l’IA tel qu’il se pose aujourd’hui ; Vannevar Bush avait publié son célèbre article As We May Think (1945), dans lequel il imaginait un système, le Memex, servant d’extension à la mémoire humaine, capable de stocker des volumes importants d’informations reliées entre elles selon un principe proche de celui de l’hypertexte, fondement du Web contemporain ; von Neumann posait les bases de l’architecture des ordinateurs modernes dans un rapport devenu célèbre, First Draft of a Report on the EDVAC ; tandis que les années 1950 voyaient commencer le remplacement des tubes à vide par les premiers transistors, initiant un processus de réduction de la taille des composants et d’augmentation simultanée de la puissance de calcul des ordinateurs, associé à une baisse continue des coûts, annonçant l’usage généralisé de l’informatique qui ne démarrera véritablement qu’avec la révolution de la micro-informatique dans les années 1980. Seulement deux ans après la publication de La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), premier volume d’une trilogie qui sera suivie par Le Système technicien (1977), et Le Bluff technologique (1988), se tiendra la célèbre conférence de Dartmouth (1956), qui réunira les principaux pionniers de l’intelligence artificielle : Herbert A. Simon (1916-2001), Claude Shannon (1916-2001), Marvin Minsky (1927-1996), John McCarthy (1927-2011) et Nathaniel Rochester (1919-2001).

 

Surtout connu pour ses travaux en philosophie de la technique, Jacques Ellul était professeur d’histoire du droit. Ses réflexions philosophiques sur l’évolution des caractéristiques du monde de la technique sont donc largement nourries par la lecture des historiens de son époque – notamment des historiens de la technique (il suffit de jeter un coup d’œil à la bibliographie de La Technique ou l’enjeu du siècle) – et l’on peut dès lors penser qu’il était très au fait de ce qui se passait dans le domaine de l’informatique au moment où il écrit. La lecture de ses ouvrages montre qu’il a pressenti très tôt le rôle fondamental qu’allaient jouer les ordinateurs et les systèmes d’information dans la transformation du système technicien et de l’organisation sociale. Ellul écrit en effet, deux ans avant l'invention même du terme Intelligence Artificielle, et anticipant en quelque sorte les débats actuelles sur l'avènement possible d'une superintelligence:


« Les statistiques sont exactes depuis que ce ne sont plus des hommes mais des machines à cartes perforées qui les effectuent. La machine ne sert plus aujourd’hui à quelques travaux massifs et grossiers mais à tout un ensemble d’opérations subtiles, et atteint bientôt avec le cerveau électronique à une puissance intellectuelle que l’homme ne peut pas avoir. »

 

Il serait pourtant erroné de lire un ouvrage comme La Technique ou l’enjeu du siècle comme un livre d’histoire des techniques. Il ne s’agit pas non plus de dresser une sorte de bilan détaillé des effets positifs et négatifs des diverses techniques sur les sociétés — d’ailleurs, un tel bilan, alerte Ellul, serait inévitablement fragmentaire et superficiel tant la tâche semble colossale à réaliser —, ni de porter un jugement d’ordre éthique sur les bienfaits ou non du progrès technique, mais plutôt de proposer une analyse fondamentale du phénomène technique pris dans sa globalité, indépendamment des types d’objets techniques qui le composent. Pour Ellul, en effet, la technique est le fait social, humain et spirituel le plus important de notre monde moderne. Et c’est en cela que le diagnostic qu’il nous livre est tout à fait éclairant et n’a pas, à mon sens, perdu une ride.

 

La technique n’est que moyen et ensemble de moyens. – La technique, selon Ellul, n’est pas réductible à la machine ni à la mécanisation de l’activité productive. Cette dernière ne constitue en effet que l’une des modalités de déploiement du phénomène technique au sens large du terme, dont l’une des caractéristiques fondamentales est précisément d’embrasser la totalité des activités humaines et de subordonner ces dernières à un impératif d’efficacité. En d’autres termes, notre modernité est avant tout caractérisée par l’universalité du phénomène technique, lequel s’incarne dans une multiplicité d’activités et de méthodes dont le point commun est de rechercher les moyens les plus adéquats par rapport à des fins données. On peut ainsi définir la technique en général comme un ensemble de moyens, et la civilisation actuelle (Ellul écrit en 1954, mais ses analyses sont encore largement valables aujourd’hui) comme une civilisation de moyens ayant relégué les fins au second plan. Toutes les activités humaines, en effet, quelle que soit leur niveau de complexité (Ellul donne à titre d’exemple l’éclatement d’un silex et la mise au point d’un cerveau électronique), partagent, à titre de caractéristiques communes fondamentales, le fait de mettre en œuvre un ensemble de moyens ou de méthodes en vue d’atteindre un certain résultat.

 

C’est dans le cadre de cette définition minimale — à savoir la technique comme ensemble de moyens — qu’Ellul distingue l’opération technique, définie comme « tout travail fait avec une certaine méthode » par un opérateur technique dans le but d’atteindre un résultat (que ce soit le chasseur primitif au temps du Paléolithique ou l’ouvrier qualifié d’aujourd’hui), du phénomène technique, entendu comme la préoccupation "de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace"("the one best way"). C’est ce second point qui caractérise avant tout, selon Ellul, la civilisation technicienne contemporaine, laquelle a été rendue notamment possible par le rapprochement historique qui s’est opéré entre l’activité scientifique, d’une part, et l’activité technique, d’autre part, si bien que "nulle recherche désintéressée ne peut presque plus avoir lieu". Et Ellul de préciser : "Bien entendu, il n’est pas question de minimiser l’activité scientifique, mais de constater seulement que, dans les faits historiques présents, elle est surclassée par l’activité technique. Si bien que l’on ne conçoit plus la science sans son aboutissement technique."

 

Une fois ces prémisses posées, il est possible d’appeler « progrès technique » l’usage d’opérations techniques et de méthodes toujours plus raffinées, rendues possibles par les progrès réalisés, notamment depuis la révolution industrielle, dans le domaine des sciences, si bien que les deux phénomènes sont désormais intimement corrélés. C’est en ce sens que la période du XIXᵉ siècle constitue, pour la thématique qui est la nôtre, un tournant capital selon Ellul. Reprenant largement les analyses de Lewis Mumford, auteur de Technique et civilisation, notre auteur souligne en effet que, dorénavant, le travail et les recherches scientifiques des savants vont être délibérément orientés vers des applications techniques, si bien que cette même période prépare un autre fait marquant dans l’histoire des relations entre "science" et "technique", à savoir non plus un simple rapprochement, mais un rapport d’asservissement de la science à la technique qui s’opère au XXᵉ siècle. En d’autres termes, ce sont les principes "d’utilité" et "d’intérêt" qui orientent désormais le travail des chercheurs, si bien que la science n’a plus d’autre raison d’être que de déboucher sur des cas d’applications concrètes devant servir en priorité le développement économique et matériel des hommes. Nous sommes ainsi aux antipodes, rappelle l’auteur du Système technicien, de la séparation presque totale entre la science et la technique à l’époque des Grecs de l’Antiquité, lesquels allaient pourtant ouvrir la voie à la pensée rationnelle et scientifique (philosophie), mais dans un sens exclusivement désintéressé et spéculatif (contemplatif), c’est-à-dire sans visée pratique ou utilitaire.

 

On a ainsi assisté, au cours des deux derniers siècles, à une sorte d’hyper-rationalisation progressive de toutes les activités humaines et sociales sous la forme d’une nouvelle rationalité dite « instrumentale », laquelle recherche de façon systématique le moyen le plus efficace possible pour atteindre un but donné, sans se poser la question de la valeur et du bien-fondé de ce but. En d’autres termes, la rationalité instrumentale et la civilisation technicienne qu’elle engendre sont exclusivement mues par une logique d’efficacité opérationnelle, laquelle consiste en la recherche méthodiquement organisée du meilleur moyen dans tous les domaines (le "one best way"). « C’est là le visage le plus net de la raison sous son aspect technique », écrit Ellul.

 

Le phénomène caractéristique de notre modernité, selon l’auteur, consiste ainsi en l’extension du paradigme technicien et calculatoire, incarné par la figure du spécialiste, à tous les domaines des activités humaines, « depuis le fait de se raser » jusqu’au fait d’organiser un événement sportif comme les Jeux olympiques, ou encore l’invasion militaire d’un pays (ces exemples sont de moi). Ellul va jusqu’à proposer trois grands secteurs d’action de la technique moderne que sont : 1) la technique économique, sphère des procédés techniques appliqués à la production, à la distribution et à la consommation (machines-outils, automatisation des chaînes de production, modèles statistiques, optimisation des flux logistiques, etc.) ; 2) la technique de l’organisation, ou technique de l’État, sphère d’application des techniques dans le domaine de l’organisation du travail au sein des entreprises, des administrations, de l’État, de l’armée ou de la société en général (division du travail, taylorisme, fordisme, gestion des ressources humaines, techniques de management, etc.) ; et enfin 3) la technique de l’homme, sphère regroupant l’ensemble des techniques visant à modifier, former, contrôler et influencer l’être humain sur les plans physique, psychologique et social (publicité, marketing, propagande, chirurgie, génétique, techniques pédagogiques, etc.). S’il consacre à ces trois domaines d’action de la technique de larges analyses aux chapitres III (technique de l’économie), IV (technique de l’organisation) et V (technique de l’homme), on aurait toutefois tort de considérer chacun de ces domaines de façon séparée, puisqu’ils constituent autant de ramifications et d’extensions du monde de la technique et se soutiennent mutuellement. En d’autres termes, ils font système.

 

Caractères de la technique dans les sociétés d’avant le XVIIIᵉ siècle. – Maintenant que nous disposons d’une définition et d’une vision d’ensemble du phénomène technique tel qu’il a émergé aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, il s’agit pour Ellul de construire l’idéal-type de ce dernier, à la fois tel qu’il s’est manifesté jusqu’au XVIIIᵉ siècle, puis, par contraste, tel qu’il se manifeste à l’époque moderne et contemporaine. En d’autres termes, quelles sont les caractéristiques essentielles de la technique moderne, dont nous serions encore les contemporains, par opposition aux techniques traditionnelles d’avant le XVIIIᵉ siècle ? De façon plus précise encore, puisqu’il faut ici déterminer ce qui doit être caractérisé : quels sont les caractères de la relation entre technique, société et individu, hier et aujourd’hui ? Les six caractères des techniques traditionnelles qu’Ellul va ainsi dégager ne sont là que pour mieux faire ressortir la situation inédite et originale qui caractérise les techniques au sens moderne du terme. Ces six caractères sont les suivants :

 

  • La technique ne s’appliquait qu’à des domaines limités. Les sociétés antérieures au XVIIIᵉ siècle accordaient bien moins d’importance aux techniques que les sociétés modernes. Ce sont en effet les considérations de type religieux qui y occupaient une place prépondérante. Les activités relatives à la production ou à la consommation (vêtements, habitation, etc.) tenaient d’ailleurs une place bien moindre, tandis que le travail n’avait pas le rôle central qu’il a aujourd’hui, puisqu’il s’agissait de travailler le moins possible, quitte à restreindre sa consommation. En conséquence, le temps consacré à l’utilisation des techniques était faible au regard d’autres activités, comme le sommeil, la palabre (longues discussions informelles sans but précis), les jeux ou la méditation. Pour nous autres modernes, au contraire, il nous paraît impossible d’imaginer notre confort et notre existence en dehors d’un ordre structuré par le travail et la technique.

  • Les moyens techniques utilisés étaient limités. À la limitation des domaines d’application de la technique vient s’ajouter la limitation des moyens techniques employés pour atteindre un résultat, si bien que l’habileté de l’ouvrier ou de l’artisan venait pallier la déficience des outils dont il disposait. En d’autres termes, les civilisations antérieures au XVIIIᵉ siècle sont davantage orientées vers le perfectionnement de l’usage (habileté, savoir-faire) que vers celui des outils employés.

  • Le phénomène technique est toujours local. Une troisième caractéristique du monde de la technique d’avant le XVIIIᵉ siècle est son caractère local. Il s’agit en effet d’un monde antérieur à la mondialisation et au développement des moyens de communication, dans lequel les groupes sociaux vivent encore de façon largement isolée. Par voie de conséquence, il n’existe pas encore de phénomène de propagation des techniques, si bien que celles-ci ne sont pas considérées comme des marchandises anonymes échangeables sur un marché, mais plutôt comme des marques culturelles propres à une civilisation donnée, ce qui pouvait constituer, de fait, une barrière à l’échange. Plus encore, la diversité des techniques, variables selon les lieux, ne faisait pas l’objet d’un système d’évaluation comparative (ce que l’on appelle aujourd’hui le "benchmarking"). Elles ne pouvaient donc pas donner lieu à la constitution d’un système de concurrence. Ce point est crucial, car il permet à Ellul de souligner l’un des aspects fondamentaux du phénomène technique contemporain, à savoir la recherche du moyen ou de la méthode la plus efficace qui soit (« the one best way in the world »). Or le monde d’hier est encore caractérisé par le "best way" dans un pays donné.

  • Les techniques évoluent très lentement. Quatrième caractère du monde de la technique pré-moderne : la lenteur des évolutions. Celle-ci s’explique notamment par la nature des recherches, fondées avant tout sur des découvertes empiriques et pragmatiques, sans véritable assise théorique et scientifique. De plus, les systèmes de transmission sont lents, faibles et localisés. Il faudra attendre le XVIIIᵉ siècle pour assister, d’une part, à un rapprochement entre science et technique et, d’autre part, à un développement significatif des moyens de mise en application d’inventions qui avaient jusque-là peine à être fabriquées et rapidement étendues à l’ensemble de la société.

  • Cette évolution est désordonnée et diversifiée. Cette lenteur d’évolution s’accompagne en outre d’une grande diversité de modèles pour un même objet technique donné (armes, outils, instruments, etc.). En d’autres termes, l’évolution des techniques est intégralement dépendante d’initiatives individuelles et dépourvue de tout cadre permettant d’organiser à la fois la recherche et la production (standardisation). Cette fabrication diversifiée, d’ordre artisanal, explique en partie la lenteur du progrès technique. De plus, toute recherche économique ou politique était mêlée à des considérations d’ordre éthique, si bien que la technique n’était jamais considérée pour elle-même. C’est précisément l’élimination de ces facteurs d’évolution et de diversification des techniques qui, selon Ellul, « a conduit à une transformation du processus de cette évolution. Le progrès technique n’est plus conditionné que par le calcul et l’efficience. La recherche n’est plus d’ordre expérimental individuel, artisanal, mais d’ordre abstrait, mathématique et industriel ».

  • Des possibilités de choix différentes. Des cinq caractères du phénomène technique déjà évoqués, typiques des civilisations pré-modernes, c’est-à-dire antérieures au XVIIIᵉ siècle, découle un sixième caractère : la possibilité de choix laissée aux hommes en fonction du groupe humain auquel ils appartenaient. Coexistaient en effet à cette époque, toujours selon les analyses d’Ellul, deux grands types de civilisations, qu’il nomme, en référence à une distinction déjà bien connue à son époque, "civilisation active" et "civilisation passive". Les premières sont caractéristiques de groupes humains tournés vers l’exploitation des sols, l’expansion et la conquête, et de ce fait davantage soumis à l’influence de la technique, tandis que les secondes étaient, par opposition, tournées vers elles-mêmes et travaillaient essentiellement à la satisfaction de leurs besoins fondamentaux, sans volonté d’expansion matérielle. Dans ce cadre, les hommes pouvaient ainsi s’extraire de l’influence de la technique et vivre dans une forme d’indépendance relative à son égard.

 

Les six caractères des techniques tels qu’ils existaient dans les civilisations antérieures au XVIIIᵉ siècle vont intégralement disparaître au moment de la première phase d’industrialisation, qui débute en Angleterre et inaugure ce que la majorité des historiens appellent désormais la première révolution industrielle. Dans notre civilisation dite "moderne", en effet, et par contraste avec l’ancien monde, la technique n’est plus limitée par rien : elle s’étend à tous les domaines et recouvre l’ensemble de nos activités ; elle produit une infinité de moyens toujours plus perfectionnés ; elle est mondiale ; elle évolue avec une rapidité déconcertante et a enfin conduit à une forme d’unité et d’uniformisation des civilisations.

 

La disparition de ces six caractères ne suffit pourtant pas, selon Ellul, à caractériser le monde technique tel qu’il existe aujourd’hui, comme s’il suffisait, pour définir notre modernité, de procéder par simple négation des caractères antérieurs. En d’autres termes, le monde moderne présente en lui-même des caractères particuliers qui lui sont absolument propres. Il a donné naissance à une forme entièrement inédite de rapports liant les hommes et la société au monde de la technique. Ces caractères sont également au nombre de six et sont tous logiquement reliés entre eux pour décrire un phénomène unique, le phénomène technique : 1) automatisme du choix technique ; 2) auto-accroissement ; 3) unicité (ou insécabilité) ; 4) entraînement des techniques ; 5) universalisme technique ; 6) autonomie de la technique. Ce sont ces six caractères que j'analyse dans un autre article de ce blog: Les six caractéristiques du monde de la technique selon Jacques Ellul.

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