La qualité et le sens du travail à l'ère de l'intelligence artificielle.
- Franck Negro

- 11 févr. 2025
- 2 min de lecture
Pour l’économiste Malo Mofakhami, la question n’est pas tant de savoir si le travail disparaîtra — car il disparaîtra selon lui —, que de comprendre « qui bénéficiera de l’IA, et qui en subira les conséquences durant les phases de transition ». Par rapport aux réorganisations historiques du travail liées à l’automatisation de tâches substituables ou complémentaires, l’intelligence artificielle introduit une nouveauté majeure : elle affecte désormais des emplois qualifiés, en automatisant des tâches jusqu’ici épargnées par les révolutions technologiques, telles que les « tâches décisionnelles et cognitives ». Cela pose, pour l’économiste, un risque central : « que les travailleurs s’adaptent aux exigences des outils d’IA plutôt que l’inverse, au prix d’une intensification du travail et d’une perte de sens ».
C’est donc la question de la qualité du travail et du sens que les travailleurs donnent à leurs activités qui est en jeu. Les exemples des secteurs manufacturier et logistique montrent en effet que l’IA ne se contente pas de se substituer à certaines tâches physiques : elle impose également un rythme de travail plus standardisé et contraignant. Ce phénomène se manifeste particulièrement dans le cas des travailleurs de plateformes, tels que les chauffeurs VTC ou les livreurs, dont les déplacements et l’organisation quotidienne sont dictés par des algorithmes. En d’autres termes, les travailleurs perdent en autonomie, car leurs tâches, ainsi que la manière dont ils doivent les exécuter, sont désormais organisées par les machines.
Ce mouvement touche aujourd’hui les professions dites « intellectuelles » — journalisme, finance, conseil, etc. — exposées à une nouvelle forme d’automatisation du travail cognitif. Ces métiers de la connaissance voient leurs pratiques de plus en plus fragmentées et soumises à une flexibilité accrue, avec des pressions organisationnelles croissantes. Cela implique de dépasser la lecture habituelle, qui se limite à comptabiliser les emplois détruits et créés, pour interroger la transformation qualitative des conditions de travail. En d’autres termes : quels sont les gains et les pertes générés par l’introduction de l’IA dans l’organisation du travail, si l’on considère non seulement la productivité, mais aussi l’intérêt, la motivation et la satisfaction au travail ?
Cette articulation est d’autant plus importante que l’on sait, depuis longtemps, que la motivation des travailleurs — fortement corrélée à l’intérêt porté à l’activité — constitue elle-même un levier d’efficacité et de productivité. D’où la mise en garde de Mofakhami contre la tentation de réduire l’IA à un simple instrument d’optimisation des tâches et de réduction des coûts, sans prendre en compte ses effets sur les conditions de travail et d’emploi. Il invite ainsi à envisager l’IA dans le cadre d’une véritable approche sociotechnique de la transformation organisationnelle : une démarche intégrée qui associe dimensions techniques, sociales, psychologiques et humaines, afin de garantir que l’innovation ne se fasse pas au détriment des travailleurs.
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